Je viens de me rebrancher sur dialh, comme ça, pour voir. Ca fait au moins deux ans que je n’y étais pas allé, depuis que j’ai rencontré E., quasiment. Il y a quelque chose d’à la fois très attirant et très glauque sur ces sites. Il n’y a pas vraiment besoin de décrire le côté attirant, tous ceux qui y ont traîné leurs guêtres voient ce que je veux dire, et apparemment beaucoup sont concernés, si j’en crois le nombre de pages que Têtu consacre à ces sujets. En plus on y trouve parfois son compte, je sais de quoi je parle.
Mais qu’est-ce que c’est glauque, en même temps. C’est pareil, il y a déjà eu beaucoup de littérature sur cet aspect ; mais c’est tellement fascinant, admettez-le. Tous ces types dont les visages coexistent avec tellement de proximité, les uns au-dessus des autres, et qui passent des heures à se jauger, à cocher mentalement leur check-list du bonheur ou du panard sexuel. Alors on fait défiler, et au bout de la liste, on recommence. On navigue entre les photos de vacances, ensoleillées et parfois souriantes, et les autopotraits à la moue très étudiée, au regard dur et bien calé, clichés certainement extraits d’une série inimaginables de tentatives avec l’appareil sur le frigo, sur un dico, tenu à bout de bras…
Ca m’a toujours beaucoup amusé d’imaginer ces gueules de caïds en train de faire leur very special shooting dans leur appart, tentant de rassembler devant l’objectif tous leurs atouts. En même temps, il y en a aussi qui s’en foutent, qui se prennent à bout portant dans le miroir de la salle de bain, éclairé au néon, ce qui donne un cliché façon pavillon des viandes à Rungis. Leur désinvolture m’attendrit… Ah oui, il y a aussi les photos de fête, celle où en arrière plan sont plantées deux ou trois copines qui n’avaient rien demandé, et qui se retrouvent (dans des attitudes plus ou moins dignes et le visage plus ou moins bien masqué) sur le grand marché du plan q real now skets panards ok -25 no way…
Ce que je trouve plus triste, en me reconnectant ce matin, c’est de retrouver les mêmes pseudos, les mêmes photos, bref les mêmes types qu’il y a deux ans. C’est bizarre de se dire qu’on voit vieillir avec soi ces existences dont on ne connaît qu’un petit portrait en vignette. Qu’on-t-il fait de leur vie depuis deux ans ? est-ce qu’ils attendent toujours un message ? Je n’en sais rien, et j’aimerais bien savoir.
Critiquer ces sites, ça a toujours un côté dame patronesse outragée, qui ne comprend pas le fun. C’est pas ça, moi je trouve ça rigolo, ces sites avec ces règles de sociabilité particulière, moderne. Faut prendre ça comme un petit jeu sociologique. Mais pas devenir accro à ce petit jeu.
Car enfin, d’une manière générale, c’est quand même triste de rester le cul collé devant un ordi devant ce qui devient vite une espèce de boursorama du plan bze, où l’offre et la demande tente de s’équilibrer, alors que la demande est d’ailleurs bien plus exigeante que l’offre… Spéculation, ô mes délices !
Et je trouve encore plus triste que l’on accepte ainsi de rentrer dans un système épouvantable de marchandage des corps, où l’on accepterait de montrer l’état de ses dents et le dessous de ses ongles à un mec dont la seule autorité réside dans des pecs qui rendent dingue. Rousseau, ou Spinoza je ne sais plus, disait que l’homme nait libre, et pourtant il se complaît dans l’enfermement, et Spinoza, là je crois être sûr, ajoute que malgré ce qu’il dit, l’homme est finalement prêt à se battre pour rester en état d’esclavage. C’est un peu ça, beaucoup ont l’impression que la cause gay avance parce qu’on peut enfin être de la viande au grand jour. Et alors ? Si ça nous chante ? On fait bien ce qu’on veut !
C’est bien cela l’illusion : croire que nous sommes des maîtres quand nous ne sommes que des esclaves.