Archive pour décembre 2005

Basta

Samedi 31 décembre 2005

Pffuuu… Dernières heures de l’année, tout le monde se fait beau, se cherche un plan réveillon ou cherche des excuses pour ne pas honorer un plan réveillon…

Et moi je suis au taf, comme un gros con. Collé pour le week-end. Je reviens demain. Il ne se passe rien. Le prompteur des dépêches bouge à peine, j’en viens à me demander s’il n’est pas en panne… c’est déjà 2006 en Australie, puis en Chine… Super les niouzes. On doit être 5 dans tout l’immeuble. Que dis-je ? Dans tout le pâté de maisons…

Mais je pense que c’est la dernière fois. Mercredi j’ai pris la décision en mon for intérieur de quitter ce taf. Basta, terminé. A condition que l’on assortisse mon départ de quelques privilèges, je prends volontiers la porte. J’attends le retour du boss pour lui annoncer la nouvelle.

Parfois j’ai un retour de flippe assez défrisant : ne suis-je pas en train de faire la plus énorme connerie de ma vie ? En tournant le dos à un CDI bien chaud, à un salaire confortable, au CE, chèques vacances et tout le toutim ?

Mais j’en suis maintenant à avoir mal au bide dans le bus qui me conduit ici, à regarder l’heure toutes les dix minutes, à médire, à maudire. Ca ne vaut même plus mon salaire.

J’ai encore l’âge, je crois, de pouvoir dire merde à un boulot qui ne me plait plus. Alors je pense que je vais courir ce risque. C’est mon challenge pour 2006 et au moins dans ce contexte, je retrouverai peut-être la sensation d’être un peu maître de ma vie…

Sous la neige

Vendredi 30 décembre 2005

Je remontais ma rue pour aller prendre le bus. J’ai vite aperçu le camion de pompier tout au bout. La neige avait dû provoquer ses premières glissades. Mais arrivé sur place, pas de civière, pas de jambe cassée : ils s’affairent tous autour du monceau de fripes et de sacs plastiques qui est là depuis quelques semaines. Il reste quelques couvertures, aussi. Une voiture de flics à côté.

Ils grattent, ils examinent. Mon premier réflexe est de regarder si elle est toujours là-dessous. J’ai déjà vu le SAMU social passer la voir, la secouer un peu. Mais il n’y a plus rien sous les couvertures, sous la neige. C’est bizarre comme ce tas de chiffons qui n’abrite plus d’âme dérange. C’est tout une intimité à ciel ouvert, comme une maison qu’on vide après un deuil. J’espère seulement qu’elle n’est pas morte, qu’ils l’ont embarquée de force dans le camion de pompiers pour la mettre à l’abri. Je n’ai pas osé demander. Parfois la peur de l’incongruité me paralyse. Et puis, j’avoue, je préfère me dire qu’elle était vivante, dans le camion.

Mais ça m’a plombé le moral. De la sensiblerie ? Des clodos, bien sûr, on en croise à tous les coins de rue. Mais lorsque certains s’installent dans notre quotidien, parce qu’ils sont toujours en bas de l’immeuble ou dans la même ligne de métro, assister à leur agonie est une des pires épreuves de conscience qui soit.

C’était une petite vieille, toute menue, avec des cheveux gris, longs et au début bien coiffés, avec des peignes, comme les grand-mères dans les livres d’enfants. Je l’ai d’abord souvent vue au parc Monceau, en allant y courir. Assise dans l’herbe, elle organisait son gourbi, bien rangé autour d’elle. Dans ce quartier bourgeois, avec sa coupe de marquise, je me suis d’abord plusieurs fois demandé si ce n’était pas une vieille héritière originale. Mais plus les semaines passaient, et plus la réponse était évidente.

Un matin, quelques sacs plastiques sur une bouche de métro près de l’arrêt de bus. Le lendemain, une couverture. Quelques jours plus tard, tout un fatras, et des parapluies ouverts pour cacher sa misère. J’ai mis du temps à voir son visage dépasser de toute son installation, et la reconnaître là. Courbée, usée, elle se recroquevillait dans ce petit espace pour se protéger du froid, mais sans doute surtout des regards. Comment supporter cela… Comment accepter que pour que l’on croisse, il faut que certains diminuent… En soupirant, en baissant les yeux, en prenant le bus pour aller au taf, comme je l’ai fait ce matin encore après avoir découvert la scène.

Comme moi, d’autres avaient déjà dû alerter le 115 puisqu’un soir j’ai vu des hommes du Samu social parler avec elle. Assise par terre, les mains ouvertes, je la revois crier, accompagnant ses mots d’un mouvement de bascule de tout son corps, comme une implorante, ou comme une folle. Mais une femme, une vieille femme.

Je suis monté dans le bus avec un sentiment d’épouvante, d’impuissance et de culpabilité. Un sentiment de deuil, somme toute.

Du rififi sur l’échiquier

Jeudi 29 décembre 2005

Très intéressé par le petit test découvert ici, et perpétuellement à la recherche de mon identité politique, je me hâtai de remplir le questionnaire. Ok, j’étais au boulot, ok je suis allé vite, mais bon, je pense avoir bien tout compris, jusqu’à tourner habilement les questions très américaines pour que ma réponse soit la plus cohérente…

Et voici le verdict. Je me retrouve classé totalitaire, sur le nombril de Jean Paul II, flanqué de Gorbatchev et Dark Vador ! Et il s’en fallait de peu que je frôlasse Staline. Mince alors…

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Un sens très développé du bien et du mal, sans doute, mais ça ne m’empêche pas d’écouter les autres, quand même! Economie équitable, ben oui, on n’est pas des sauvages. Mais le positionnement final est assez différent de l’image globale que je me faisais de moi et du discours que j’ai l’impression de tenir en général :-).

Enfin, pour tout dire, ça ne m’étonne pas. Il paraît que la contradiction fait partie de mes charmes. Et puis si l’on regarde bien le positionnement sur l’échiquier des courants politiques (un petit clic sur l’image) je ne suis pas loin des démocrates. C’est donc une forme de totalitarisme éclairé ! Par ailleurs, ce profil a quelque chose de spinoziste qui n’est pas pour me déplaire… CQFD !

Allez, maintenant, l’astro-sexe de elle.fr…

En passant…

Mercredi 28 décembre 2005

Ce week-end, chez ma mère, j’ai retrouvé dans la bibliothèque un vieux dictionnaire que j’ai tout de suite reconnu. Une couverture brune, rongée, la reliure un peu arrachée, la tranche jaunie. J’aimais bien feuilleter les dictionnaires et les encyclopédies, lorsque j’étais môme. C’était un merveilleux réservoir de choses inconnues.

Mais celui-là, j’aimais le feuilleter plus que les autres. Et même m’attarder sur une page en particulier. Celle qui jouxtait la définition du mot anatomie, et qui représentait une planche pleine page pour illustrer ce mot.

Bon, ça ne sert à rien de faire du lyrisme. Voilà, j’ai retrouvé ce dico où s’étale un mec à poil, recto verso, à part un petit cache-sexe rigolo. Je crois que j’ai été troublé dès la première fois où je suis tombé sur cette page, et je n’étais pas vieux. Ce type m’a fait fantasmé de longues années, pour ne pas être plus explicite. En le revoyant ce week-end, j’ai eu l’impression de revoir une vieille connaissance. Il n’a pas changé !

Ethnoëlogie

Mardi 27 décembre 2005

C’est amusant de lire ici et là les comptes-rendus des noëls de chacun. Le mien s’est bien passé. Tout s’y passe beaucoup mieux depuis quelques années. Mais je ne m’attarde jamais quand même. Je veux juste que tout se passe bien et que je puisse partir sur ce dernier sentiment.

Je note juste que je fais quand même beaucoup plus la bouffe qu’avant. Depuis que mon père est mort, il me revient la mâle occupation de préparer les escargots, d’ouvrir les huîtres et de m’occuper du feu de cheminée. Mes frères ont cette autre tâche de fournir la marmaille braillante et surexcitée sans laquelle ce ne serait pas tout à fait Noël. Je pense que j’y gagne.

J’ai donc passé tout mon samedi à fourrer des mollusques au fond de leurs coquilles beurrées et rebeurrées, puis à ouvrir les coquilles d’autres mollusques pour en contempler la sublime glaviotude. Résultat : je ne picore plus qu’un ou deux spécimens de ceux-ci, et une ou deux de celles-là. Un peu plus et je gerbe.

Mais puisque le ton est à la confidence, je veux en profiter pour livrer le fonctionnement complexe de ma famille en ces périodes. Voilà : dans ma famille, les cadeaux de Noël ne sont que pour les enfants. Et ce dimanche matin, il n’y avait sous le sapin que des paquets pour mes quatre nièces et neveux.

N’envoyez pas tout de suite les assistantes sociales, on le vit très bien. Mais cela mérite quand même une petite explication. Disons que ma famille est principalement lorraine, et lorraine des campagnes. Et en Lorraine, avant que Coca n’envoie son bonhomme rouge de Noël, c’était à la Saint-Nicolas que les enfants, puisqu’il est le saint patron des nenfants, recevaient leurs cadeaux. Dans ma famille, cette façon d’agir a survécu. Même si on a déplacé la date de 19 jours, les cadeaux sont toujours pour les enfants.

Côté adultes, bien sûr, il n’y a pas de règles, et si quelqu’un sait que l’un d’entre nous a très envie de telle ou telle chose, la fin d’année est une occasion propice de lui offrir.

Par contre, ma mère continue de nous donner des étrennes, autrement dit des espèces sonnantes ou endossables, pour la nouvelle année, ce qui lui vaut quelques attentions en retour, de ma part et de celle de mes frères, souvent dans la période des fêtes, mais ce ne sont pas à proprement parler des cadeaux de Noël, car c’est finalement plus en lien avec le nouvel an.

Voilà comment ça marche chez moi. Ca va peut-être évoluer, à cause des pièces rapportées qui s’étonnent un peu de cette situation. De mon côté, E. a déjà su rétablir les droits du Père Noël entre nous deux.

Ceci dit, il y a des bons côtés manifestes : le consumérisme que l’on reproche à cette fête ne nous concerne pas vraiment. Si les gens sont là, autour de la table, ce n’est pas pour autre chose. De même, pas de jalousies, par de sourds reproches devant le troisième pull à col en V-elle-sait-très-bien-que-je-n’aime-pas-les-pulls-à-col-en-V.

Quant aux inconvénients, outre le fait de passer pour des romanos auprès de certains, je remarque, depuis que je vis avec E., que Noël est l’occasion pour lui de recevoir tout un tas de petites conneries, livres rigolos, objets originaux de déco ou de cuisine, CD inconnu qu’il n’aurait pas forcément acheté pour lui-même. Le rôle du cadeau, finalement.

Mais l’idée de ne pas faire comme tout le monde rachète bien cette petite peine…

Train de pensées

Lundi 26 décembre 2005

Les gares, les trains, Ô mes délices… J’éprouve depuis bien longtemps une connivence intime avec ces lieux. Je m’y sens toujours enveloppé, malgré la diversité des émotions que l’on peut y ressentir. Je pénètre dans les gares comme dans des églises. J’y retrouve l’écho dans les haut-parleurs, la litanie des trains, mon credo devant la billetterie automatique. Puis lorsqu’on avance un peu, l’église se transforme en théâtre. La comédie, le drame. Des joies, des amertumes, des silences, des outrances.

Des moments bien particuliers. Comme lorsque l’on observe depuis le quai celui que l’on raccompagne qui s’installe à sa place, par la fenêtre. L’annonce, la sirène. Le pschitt pneumatique et le clac mécanique des portes qui se ferment. Et la première secousse. Et le dernier geste. Et le quai que l’on remonte, brutalement seul, avec mélancolie… ou soulagement.

Bref. En l’occurrence, c’est moi qui prenais le train hier. Dans l’état d’esprit que j’ai déjà décrit, atténué cependant par le vin et le champagne du déjeuner de Noël. Une remontée rapide de quelques voitures pour trouver la place la plus feng shui, sans marmots, ni baladeur à proximité, de préférence. Et le train s’agite. Le train est un fantastique endroit pour partir en cogitations de toutes sortes. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles j’en raffole. Roule Raoul.

Dans le train, il y a toujours un gars qui arrive à un moment ou à un autre. Un gars qui était déjà là, ou qui vient de monter, ou que l’on n’avait pas vu. Un gars dont les pieds en chaussettes dépassaient dans l’allées au-dessus de l’accoudoir. Un gars dont on croise maintenant les yeux, où l’on croit voir quelque chose. Quitte à se forcer un peu, juste pour faire vagabonder son esprit quelque temps sur une nuque dessinée, sur des mains larges. J’aime bien cela. Ça pourrait être purement fantasmatique, mais c’est un peu plus subtil. Ces garçons des trains, de mille univers, aux mille façons d’être, aux mille visages, me révèlent à chaque fois combien j’aime les hommes. Pas seulement ceux de mon milieu, pas seulement ceux de mes fantasmes, mais tous, tous les garçons auxquels je ne m’attendais pas et dont un geste me touche, dont un nez me bouleverse, une cuisse me renverse, une bouche me fascine. Tous ceux dont émane un concentré de garçonite qui me tord le ventre du bonheur de les admirer, d’être parmi eux, de les désirer. Et puis, il se lève et descend du train. Reprise de la lecture et des pensées diverses.

Je ne me souviens pas avoir lu quelque part un écrivain qui laisserait courir un peu sa plume sur cet amour pour les hommes, en général, et pas dans un contexte précis, pas pour quelqu’un en particulier, ni sur son rapport personnel à cet amour. Qui raconterait le sentiment bouleversé ressenti devant tous ces exemples de ce que sont les hommes. De ce qu’ils sont tous, de ce que nous sommes tous. Peut-être Mishima, il faudrait que je le feuillette à nouveau. Mais j’ai l’impression d’avoir lu plus de choses de ce genre au sujet des femmes. C’est bien dommage.

Truc de trentenaire (extra-ball)

Vendredi 23 décembre 2005

Ca y est ! Je le tiens !

Ah, c’est presqu’aussi bon qu’un truc de trentenaire, même si ça va être un peu plus dur à faire partager. Ces pages verseraient-elles dans l’hermétisme ?

En deux mots : il y a une caricaturiste, en Italie (oui, bon, je sais), qui fait de drôles de dessins. Ellekappa, de son vrai nom Laura Pellegrini. Je crois qu’elle dessine essentiellement dans les journaux de gauche, tout en décochant la plupart de ses flèches dans cette même direction. Tout pour me plaire. Ses dessins reposent toujours sur une réplique entre deux personnages. C’est souvent subtil, parfois à mon humble niveau, incompréhensible, parfois aussi un peu nul. Mais toujours assez plaisant.

Par contre le trait est assez déconcertant. Je vous laisse juges. C’est tout en spirales étranges, en formes ouateuses et nuageuses, alambiquées et colorées. Vraiment étranges.

Dis moi que je suis le seul amour de ta vie — Du calme, il faut d'abord organiser des primaires

Depuis que j’ai vu ces caricatures pour la première fois, des images me sont revenues de très très loin. Floues, insaisissables. Qu’est-ce que ces dessins pouvaient bien me rappeler ? Des formes enfantines, un bouquin, des images, un dessin animé ?

J’ai laissé cela dans un coin de cerveau mais avec ce sentiment frustrant de mot au bout de la langue, de sucrerie inachevée que je déteste absolument. Et puis, au hasard du web, j’ai trouvé ! C’était Tofffsy !

Mais oui, Tofffsy et l’herbe magique, bordel de bordel !

Je ne sais pas si tu t’en souviens, lecteur, car c’est assez vieux, et c’était tellement incompréhensible que je regardais souvent cela avec beaucoup de perplexité. Mais j’aimais bien les dessins, et l’atmosphère de huis-clos dans ce joli château coloré. Et puis il y avait Otto, le fantôme. Et ce nom, Otto, me paraissait complètement surréaliste.

Je me suis souvenu de tout cela en tombant sur ce site, où j’ai revu ces dessins aux formes compliquées, ces moustaches immenses en panaches de fumées, ces bas de robes et ces rubans en cumulo-nimbus et ces chevelures qui n’en finissent plus de serpenter. J’ai revu ces couleurs franches et j’ai résolu le mystère des dessins d’Ellekappa. Même si ce n’est pas aussi ressemblant que je le pensais, ça fait quand même du bien.

Une autre découverte a succédé à cette première révélation. Tofffsy est italien. Titre original : Tofffsy e l’erba musicale (mais oui : à la fin, Tofffsy faisait souffler le méchant sur une herbe magique. Si elle jouait juste, la repentance du méchant était sincère, sinon… euh je ne crois pas que le cas se soit produit).

Et pour tout dire, ça ne m’a pas du tout étonné, tant il se dégageait de ce dessin animé tout l’esprit de grotesque et de bonne humeur de ce qu’on pourrait appeler le buffo, le bouffe italien.

Mais alors, ce que j’apprends en plus, c’est que Tofffsy est le cousin de calimero, lui-même italien. c’est dingue ! Le poussin est né dans les années 60, pour servir de mascotte à une marque de lessive, c’est d’ailleurs pour cela qu’il est noir. J’en reste baba.

Dans ces moments de découvertes à la chaîne, je suis toujours stupéfait de l’endroit où je me retrouve finalement par rapport à celui dont je suis parti !

Bon noël…

Tofffsy?

Privé : Ils

Jeudi 22 décembre 2005

Un blog, c’est aussi fait pour se faire plaisir, non ? Pour ne pas être forcément très rigoureux, très objectif, pour se départir des contraintes de recoupement des faits, de recherche de contre-exemples. Et surtout sans trop se demander si ça peut intéresser le lecteur. Alors je voudrais m’en payer une bonne tranche.

Un avertissement d’avance : oui je sais que tous ne sont pas comme cela, qu’il y en a des bons, que le système n’est pas forcément pourri et qu’il est même peut-être utile. Oui, je sais. Mais quand même. De qui je parle ? Des étudiants en école de journalisme.

C’est en ce moment l’objet de mes principales consternations quotidiennes. Personnellement je n’ai pas fait d’école. Bon, j’avoue, j’ai passé les concours, mais ils n’ont pas voulu de moi. Il faut quand même dire que je les passais en grand dilettante, car je ne voulais pas lâcher la fac. Je n’avais pas fait le tour de tout ce qui m’intéressait. Après, mon expérience est la preuve que l’on peut s’en sortir sans être passé par ces temples, et je peux le dire maintenant, on se débrouille tout aussi bien.

Car je commence à en avoir eu un paquet sous la main, de ces jeunes loups aux dents comme des rasoirs qui déboulent en stage ou en poste avec la ferme intention de faire tomber un gouvernement avant la fin de leur première semaine. Bête comme je suis, je me souviens m’être fait un peu de soucis la première fois que j’ai dû travailler avec l’un d’eux. Je craignais qu’il m’en mette plein la vue avec quelques une de ces méthodes redoutables, ces méthodes secrètes que l’on ne se transmet que dans ces loges mystérieuses. Pourtant, assez vite, je me suis rendu compte qu’il fallait simplement que je lui explique tout. Et cela s’est plutôt confirmé avec ceux qui ont suivi.

En fait, le principal problème avec eux, c’est qu’il faut d’abord démolir tout ce qu’ils ont appris, et un peu de leur ego aussi, avant de commencer à bosser proprement. Et je n’en reviens toujours pas.

Au début, il y a un énorme complexe de supériorité. Bah oui, ils font partie des quelques élus qui ont réussi un concours que trois ou quatre mille candidats rêvaient de réussir. Et puis ils rencontrent des vedettes tout au long de leur cursus : les stars du 20h, les rédchefs des quotidiens qui leur servent du «j’étais là où vous êtes» et leur parlent comme à de vieux camarades. Alors vous pensez ! Même la moquette du CFJ se prétend journaliste.

Et puis il y flotte un air feutré et agréable d’”entre nous”. Dans mes souvenirs, chaque concours d’entrée coûtait à peu près 500 balles. Et les heureux lauréats devaient payer entre 30 et 40 000 balles par an. En ce qui me concerne, pour tout dire, le fait de ne pas les réussir m’a au moins débarrassé de cette épineuse question. Mais forcément, en ces lieux, on peut disserter à loisir sur le sort des ouvriers sans être trop indisposé par la présence de l’un de leur rejeton.

C’est sans doute une raison pour laquelle tous baignent plus ou moins dans le même bouillon de monoculture : bien sûr ils aiment les Guignols, le journal de Groland, Bacri et les Palestiniens, bien sûr la faim dans le monde c’est horrible, et la guerre c’est mal, et le capitalisme c’est méchant, et Sarkozy c’est Le Pen.

Aussi, quand ils entrent dans un vrai journal, c’est un peu comme une croisade : la carte de presse en sautoir, ils trompettent : voilà le sang neuf ! Tremblez les mous du genou ! Fini le journalisme à papa !

Dans un premier temps, ils se tiennent sur leur garde, prêt à sauter à la gorge du chef de service qui leur demandera un papier sur Chirac. Ils s’étranglent que l’on fasse passer tel article connoté résultats-d’entreprises-donc-fasciste à la place de leur enquête sur les femmes des hommes politiques impertinente-donc-cool. Mais tellement déjà vue.

Parce que c’est çà le gros problème. C’est le moule. Tous sortent de ces écoles avec un tel bagage de poncifs que j’en suis à chaque fois abasourdi. Ils n’ont pas 25 ans et ils surchargent déjà leurs phrases de tellement de clichés lourdingues, genre : «”Pas question” répondent les partenaires sociaux qui demandent au gouvernement de revoir sa copie en tranchant la pomme de discorde qui avait fait tomber la tête du locataire de Bercy». Bien sûr, je les utilise aussi, et je traite les marronniers d’usage, mais moi je n’en suis pas fier. Eux tendent leur papier, très contents d’avoir réussi à caser le plus d’expression à la con “qui font journaliste”.

J’ai souvent été consterné également par leur orthographe désastreuse, leur ignorance crasse de la concordance des temps lorsqu’elle est un peu subtile et des quelques pièges pourtant si connus : on ne dit pas pallier à, ni s’avérer inexact, une alternative comporte deux termes, etc. C’est quand même pas compliqué d’apprendre ça en deux ou trois ans d’école !

Reste la culture générale qui est elle aussi abyssalement lacunaire. Bien sûr, tout ce qui tourne autour de l’extrême droite, de Bush, des Israéliens, de la peine de mort et de la taxe Tobin est connu sur le bout des doigts. Mais le reste ? La politique étrangère ? L’histoire ? Les relations internationales ? Que dalle, ou bien le prédigéré par agence ou par poncif interposés.

Tout cela me désole d’autant que, bien sûr, le jeu du réseau aidant, tous se retrouveront un jour ou l’autre à des postes à responsabilité, à balancer leurs idées définitives sur l’ordre du monde. Tous reproduiront les mêmes clichés de pensée, les mêmes poncifs idéaux. Tous finiront par goûter au plaisir de la respectabilité parisienne et iront s’en gargariser en séminaires bien payés dans les écoles dont ils sont sortis. La boucle sera bouclée.

Ceci dit, bien sûr, je suis ami avec des gens charmants qui sont sortis de ces écoles. Consciencieux, exigeants, curieux, ils font mentir tout ce que j’ai écrit plus haut. Mais comme je l’annonçais en remarque liminaire, ce pourrissage en règles avait surtout pour objectif de me faire du bien.

Italia mia (6)

Mercredi 21 décembre 2005

Episodes précédents

Napoli

Deux jours plus tard, nous survolions le golfe de Naples.

A vrai dire, notre périple en voiture qui tourna court environ quarante-cinq minutes après que nous étions partis ne nous avait pas laissé très fiers. Et nous ruminions depuis pour savoir comment nous rendre de l’autre côté des Alpes. Je me demande si le stop n’avait d’ailleurs pas été évoqué…

Mais le temps était compté, puisque nous voulions profiter des vacances de février, et il a bien fallu se résoudre à utiliser une solution aérienne, quitte à péter nos petites tirelires d’étudiants, si j’ose dire.

Voilà comment j’ai découvert l’Italie pour la première fois, par les airs, en suivant du regard l’épine dorsale du pays, la longue chaîne brune des Apennins. J’ai extrait de ma mémoire les petites gemmes de connaissances que j’avais accumulées depuis bien longtemps, jouant à les faire coïncider avec ce que j’apercevais par le hublot, au hasard du relief, des vallées, des toits des hameaux ou des villes. Dans ce morceau d’Alpes, les traces d’Hannibal et de ses éléphants. Dans cette ville aux toits bruns, peut-être les joueurs de palio et la poussière soulevée par le galop des chevaux. Dans cette cité fendue par un fleuve, les mystères des Medici, dans cette autre, ceinte de quelques collines, la louve, les lions et l’origine du monde. Le long de ces rochers perchés sur la mer, les pêcheurs et les barques bleues, les garçons aux rires forts et aux dents blanches.

Puis le golfe de Naples surgît, d’un seul coup, comme une pièce de velours bleu marine au milieu d’un écrin de roches, et le Vésuve tout au fond. L’avion a tourné longtemps au-dessus de la ville, nous laissant le temps d’apercevoir les façades des immeubles jaunes tendues face au soleil. Puis nous nous sommes posé. J’y étais.

Pendant des années, j’avais pris le temps de rêver lentement à ce pays de cocagne. Je crois que j’aurais voulu, sur place, disposer aussi de chacune de mes secondes pour donner à tous mes gestes la dimension symbolique qu’ils méritaient. Mais non, c’était la vraie vie et je fus vite pris dans le courant des choses fonctionnelles.

Voilà comment, en une seconde, alors que je posais les pieds sur le tarmac, mon imagination abandonna ses prérogatives. En un instant, elle s’est effacée, humblement et rapidement comme un serviteur qui quitte la pièce à reculons, cédant la place à la réalité qui se présentait devant moi, autour de moi, tourbillonnante, vivante et sensible. Elle me laissait entre ses mains.

A partir de cet instant, l’Italie aurait maintenant pour moi le goût du réel.

A suivre…

On touche au but ?

Dimanche 18 décembre 2005

Tiens, une info amusante : trois footballeurs allemands se déclarent prêts à faire leur coming out. Mais à une condition, qu’explique le Financial Times : ils ne le feront que si huit autres joueurs le font également. Voilà, ils ont le sens du symbole : onze joueurs gays, cela fait une rainbow équipe. Le FT précise que l’un de ces trois footeux joue dans les hautes sphères du foot allemand. Mystère…
Van Dijk
Le Corriere reprend l’info, et souligne qu’aux Pays-bas, Dominique van Dijk a récemment fait sa sortie de placard. Il est pas dégueu, d’ailleurs. Est-ce pour autant la fin du tabou gay dans le sport ? Le FT comme le Corriere sont sceptiques…