Un blog, c’est aussi fait pour se faire plaisir, non ? Pour ne pas être forcément très rigoureux, très objectif, pour se départir des contraintes de recoupement des faits, de recherche de contre-exemples. Et surtout sans trop se demander si ça peut intéresser le lecteur. Alors je voudrais m’en payer une bonne tranche.
Un avertissement d’avance : oui je sais que tous ne sont pas comme cela, qu’il y en a des bons, que le système n’est pas forcément pourri et qu’il est même peut-être utile. Oui, je sais. Mais quand même. De qui je parle ? Des étudiants en école de journalisme.
C’est en ce moment l’objet de mes principales consternations quotidiennes. Personnellement je n’ai pas fait d’école. Bon, j’avoue, j’ai passé les concours, mais ils n’ont pas voulu de moi. Il faut quand même dire que je les passais en grand dilettante, car je ne voulais pas lâcher la fac. Je n’avais pas fait le tour de tout ce qui m’intéressait. Après, mon expérience est la preuve que l’on peut s’en sortir sans être passé par ces temples, et je peux le dire maintenant, on se débrouille tout aussi bien.
Car je commence à en avoir eu un paquet sous la main, de ces jeunes loups aux dents comme des rasoirs qui déboulent en stage ou en poste avec la ferme intention de faire tomber un gouvernement avant la fin de leur première semaine. Bête comme je suis, je me souviens m’être fait un peu de soucis la première fois que j’ai dû travailler avec l’un d’eux. Je craignais qu’il m’en mette plein la vue avec quelques une de ces méthodes redoutables, ces méthodes secrètes que l’on ne se transmet que dans ces loges mystérieuses. Pourtant, assez vite, je me suis rendu compte qu’il fallait simplement que je lui explique tout. Et cela s’est plutôt confirmé avec ceux qui ont suivi.
En fait, le principal problème avec eux, c’est qu’il faut d’abord démolir tout ce qu’ils ont appris, et un peu de leur ego aussi, avant de commencer à bosser proprement. Et je n’en reviens toujours pas.
Au début, il y a un énorme complexe de supériorité. Bah oui, ils font partie des quelques élus qui ont réussi un concours que trois ou quatre mille candidats rêvaient de réussir. Et puis ils rencontrent des vedettes tout au long de leur cursus : les stars du 20h, les rédchefs des quotidiens qui leur servent du «j’étais là où vous êtes» et leur parlent comme à de vieux camarades. Alors vous pensez ! Même la moquette du CFJ se prétend journaliste.
Et puis il y flotte un air feutré et agréable d’”entre nous”. Dans mes souvenirs, chaque concours d’entrée coûtait à peu près 500 balles. Et les heureux lauréats devaient payer entre 30 et 40 000 balles par an. En ce qui me concerne, pour tout dire, le fait de ne pas les réussir m’a au moins débarrassé de cette épineuse question. Mais forcément, en ces lieux, on peut disserter à loisir sur le sort des ouvriers sans être trop indisposé par la présence de l’un de leur rejeton.
C’est sans doute une raison pour laquelle tous baignent plus ou moins dans le même bouillon de monoculture : bien sûr ils aiment les Guignols, le journal de Groland, Bacri et les Palestiniens, bien sûr la faim dans le monde c’est horrible, et la guerre c’est mal, et le capitalisme c’est méchant, et Sarkozy c’est Le Pen.
Aussi, quand ils entrent dans un vrai journal, c’est un peu comme une croisade : la carte de presse en sautoir, ils trompettent : voilà le sang neuf ! Tremblez les mous du genou ! Fini le journalisme à papa !
Dans un premier temps, ils se tiennent sur leur garde, prêt à sauter à la gorge du chef de service qui leur demandera un papier sur Chirac. Ils s’étranglent que l’on fasse passer tel article connoté résultats-d’entreprises-donc-fasciste à la place de leur enquête sur les femmes des hommes politiques impertinente-donc-cool. Mais tellement déjà vue.
Parce que c’est çà le gros problème. C’est le moule. Tous sortent de ces écoles avec un tel bagage de poncifs que j’en suis à chaque fois abasourdi. Ils n’ont pas 25 ans et ils surchargent déjà leurs phrases de tellement de clichés lourdingues, genre : «”Pas question” répondent les partenaires sociaux qui demandent au gouvernement de revoir sa copie en tranchant la pomme de discorde qui avait fait tomber la tête du locataire de Bercy». Bien sûr, je les utilise aussi, et je traite les marronniers d’usage, mais moi je n’en suis pas fier. Eux tendent leur papier, très contents d’avoir réussi à caser le plus d’expression à la con “qui font journaliste”.
J’ai souvent été consterné également par leur orthographe désastreuse, leur ignorance crasse de la concordance des temps lorsqu’elle est un peu subtile et des quelques pièges pourtant si connus : on ne dit pas pallier à, ni s’avérer inexact, une alternative comporte deux termes, etc. C’est quand même pas compliqué d’apprendre ça en deux ou trois ans d’école !
Reste la culture générale qui est elle aussi abyssalement lacunaire. Bien sûr, tout ce qui tourne autour de l’extrême droite, de Bush, des Israéliens, de la peine de mort et de la taxe Tobin est connu sur le bout des doigts. Mais le reste ? La politique étrangère ? L’histoire ? Les relations internationales ? Que dalle, ou bien le prédigéré par agence ou par poncif interposés.
Tout cela me désole d’autant que, bien sûr, le jeu du réseau aidant, tous se retrouveront un jour ou l’autre à des postes à responsabilité, à balancer leurs idées définitives sur l’ordre du monde. Tous reproduiront les mêmes clichés de pensée, les mêmes poncifs idéaux. Tous finiront par goûter au plaisir de la respectabilité parisienne et iront s’en gargariser en séminaires bien payés dans les écoles dont ils sont sortis. La boucle sera bouclée.
Ceci dit, bien sûr, je suis ami avec des gens charmants qui sont sortis de ces écoles. Consciencieux, exigeants, curieux, ils font mentir tout ce que j’ai écrit plus haut. Mais comme je l’annonçais en remarque liminaire, ce pourrissage en règles avait surtout pour objectif de me faire du bien.