Fascination du vide
Je viens de lire L’Adversaire, le bouquin d’Emmanuel Carrère sur Jean-Claude Romand et son affaire. Mais si, Jean-Claude Romand, ce type qui a fait croire pendant dix-huit ans qu’il était médecin, alors qu’il n’était rien, rien du tout, et qui a tué sa femme, ses gosses et ses parents quand son secret a commencé à vaciller.
Cette histoire me fascine depuis toujours. Je me souviens en avoir suivi les premiers développements le matin à la radio devant mes tartines, avant d’aller au lycée. Puis quelques années après, pendant le procès. Puis j’étais tombé sur un documentaire à la télé, monté à partir des témoignages des proches de la famille Romand. Un reportage édifiant, sur lequel je suis tombé une autre fois, à la faveur d’une rediffusion. Et là encore, je suis resté scotché. Je n’ai pas vu le film, car Daniel Auteuil n’a vraiment pas pour moi la gueule de l’emploi, mais je viens donc de finir le livre qui a inspiré ce film.
Bien sûr, il y a deux façons d’envisager cette affaire. La première, c’est sous l’angle de l’extraordinaire, du surnaturel. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette existence qui n’existait pas, dans cette fuite en avant dans le néant. Il y a une fascination devant le vide de cette vie, et une envie de tourner longtemps autour pour ressentir ce vertige. Et somme toute les mots manquent, comme lorsqu’il s’agit de décrire ce que de vieux philosophes appelaient le non-être.
Et puis il y a un autre angle, c’est celui, plus prosaïque, du massacre et de la lâcheté. Et considérer le premier ne doit pas occulter le second, car il y a quand même cinq personnes qui sont mortes au bout d’une existence de dupes. Deux gosses qui ont été conçus, qui sont nés, qui ont grandi presque fatalement pour mourir un jour, et qui ont aimé celui qui savait qu’il finirait un jour par les tuer froidement d’une manière ou d’une autre. Ce fut au fusil.
Le livre retrace bien la confusion des premiers jours de l’enquête. Soit, un homme qui bute tout le monde parce qu’on allait découvrir sa double vie, c’est lisible, c’est compréhensible. Mais quelle double vie ? On découvre les abus de confiance et les détournements d’argent que Romand organisait pour survivre et logiquement, on fait de l’escroquerie le mobile de toute l’affaire. Sauf que les détournements n’étaient pas la fin, mais le moyen de l’existence de Romand. Et cette existence, ce n’était rien. C’étaient des jours qui passent et des mensonges qui se suivent. C’est là que l’affaire a rebondi, en prenant cette dimension surnaturelle : cet homme était mort depuis dix-huit ans, depuis le jour où il avait séché son examen de médecine. A partir de ce jour, il y avait eu une espèce de faille temporelle qui prolongeait mystérieusement ses gestes, sa chaleur, l’apparence de la vie sur son corps, mais il était mort et il savait que son sursis s’achèverait un jour.
Mais ce que le livre exprime bien également, c’est l’extraordinaire lâcheté de ce bonhomme, qui refuse la fin du sursis, et qui préfèra le prolonger le plus longtemps possible, d’abord en détournant du fric, puis lorsque la faille sembla se refermer définitivement, en sacrifiant cinq personnes pour préserver encore un peu son semblant d’existence. La mise en scène de son suicide manifeste tellement cette lâcheté…
En fait, cet homme voulait bien vivre, tenait même à sa vie, mais ne l’imaginait pas autrement que prostré, au fond de son lit, au fond de sa voiture, au fond de ses mensonges. Au fond de sa prison.
Et ce qui est également touchant dans ce livre, c’est que Carrère évoque parfois des souvenirs personnels pour montrer que l’on a tous, un jour, vécu cette envie de prostration ou tenté le plus énorme mensonge pour échapper à une situation quelconque. On a tous, probablement, frôlé un jour le bord du précipice dans lequel Romand, par un défaut de son âme, est tombé. Cela fait 31 ans maintenant, et il agonise encore.

22 septembre 2006 à 9:11
Par analogie, nous pourrions nous inquiéter de la dimension que nos carnets crée de nous-même, de cette zone vide et mystérieuse qui laisse parallèles ce que nous vivons et son aspect, nos récits.
(L’affaire Romand m’avait aussi particulièrement frappée par l’énormité de son absurdité, par la folie des gestes que cette absurdité nous suggère comme au travers d’un songe gris, une vapeur anesthésiante…)
22 septembre 2006 à 9:15
Le film m’avait bien plu aussi, avec un Daniel Auteuil dont le jeu force le respect !
22 septembre 2006 à 9:17
Je suis assez d’accord avec la remarque de Jonas, qui résonne particulièrement en moi. Quelle est la différence entre vérité et réalité, entre moi perçu et moi profond…
Parfois je me dis que je devrais retourner voir un psy, et cette fois-ci vraiment me livrer au lieu de seulement bavarder aimablement…
22 septembre 2006 à 10:50
Mentir… pourquoi pas. Chaque vie à droit à son jardin secret. Mais tuer ? Inacceptable, injustifiable.
Sur les coms de Jonas et Tomdom : un carnet est un lieu ouvert. Si ce qui est écrit est faux, nous sommes capables d’accepter cette portion d’irréel ou d’invention (comme lorsque nous lisons un roman)… et pour le psy ? Entièrement d’accord. Quel interêt de parler avec lui si c’est pour se cacher des choses à soi-même.
22 septembre 2006 à 16:58
J’avais moi aussi été assez retournée par ce livre.
Ce que je retiens, en plus de la lâcheté et de l’horreur de cet homme, c’est le terrible ennui de sa vie. Il assumait une sorte de double vie mais sa vie cachée était des plus ennuyeuses. Et cela pendant 18 ans ! Comment ne devient-on pas fou à vivre dans le mensonge et l’nnui pendant 18 ans ?
J’avoue que lorsqu’il m’arrive de mentir, je pense sçouvent à ces vies gâchées.
22 septembre 2006 à 23:17
(DocDarkSide => Mon com’ parle d’une série d’interprétations. La nôtre, celle du visiteur… etc. Pas de “fausseté” ni autres stratégies voisines.)
25 septembre 2006 à 16:45
> JdeD : OKOK…
> Se non e vero : boudiou… nous voilà en automne avec cette bannière. Si nous avions des doutes :shock: