Sacrifiée
Jeudi 30 novembre 2006Je suis tombé l’autre soir à la télé sur un truc bizarre. Une scène de couple, un mari qui s’agace d’entendre sa femme faire du bruit dans la cuisine, qui se lève, qui la prend violemment par les cheveux, qui lui gueule dessus que ce n’est pourtant pas compliqué de faire moins de bruit, elle qui tremble de peur, lui qui en remet une couche en la balançant par terre. Elle pleure, elle rampe, et puis on aperçoit un gamin qui a assisté à la scène. On se dit pauvre gosse, ça doit pas être facile pour lui, et là il s’approche de sa mère, lui colle un coup dans le ventre et va se servir dans le frigo.
Hop ! Slogan : « Un homme qui maltraite sa femme, apprend la violence à ses enfants ». Super.
Franchement, je ne vois pas l’intérêt d’un tel concentré d’horreur. Je ne vois pas l’intérêt de cette campagne. Je me suis renseigné sur Internet. La fédération nationale solidarité femmes en est à l’origine. Très bien. Elle reconnaît que c’est un spot choc. Heureusement.
Puis elle précise : Le nouveau film publicitaire de la FNSF, a pour enjeu majeur de cibler les hommes violents. L’objectif de ce film est de faire débat, interpeller, faire réfléchir et lever des tabous. Il permettra enfin de balayer des idées reçues telles que « c’est un mari violent, mais c’est un bon père » ou «cela concerne le couple, pas les enfants». Il touchera à la sacro-sainte notion d’un « bon père » qui serait violent seulement avec son épouse ou sa compagne.
Ah mais oui ! Suis-je bête ! C’est vrai que le mari violent a tendance à se dire « je cogne Patricia, c’est sûr, mais j’emmène Patrick au foot le dimanche, alors quand même, je suis gentil ». Et là, il va se dire : oh ! mais non, ce n’est pas bien ce que je fais ! Merci la FNSF !
Je pense que c’est un raisonnement débile. Je pense que certains maris violents se disent après chaque crise que c’est la dernière, qu’ils se contrôleront la prochaine fois. Mais ce n’est jamais le cas, car la colère est la plus forte. Un type qui tabasse sa femme est un type qui de toute façon ne se maîtrise pas. Alors qu’on leur dise en plus que ça traumatise les mômes, on pourrait bien leur dire qu’on va les foutre en taule ou leur couper les couilles, je ne vois pas ce que ça change à leur aveuglement et à leur pathologie.
La violence sur les femmes, c’est moche. On se trouve en face de tout ce qu’un homme peut exprimer de bassesse. Pour cette raison je pense qu’il vaut mieux encourager les femmes à aller à l’hôpital, à aller voir les flics, et leur garantir une réaction rapide de la justice, bref, à leur donner des pistes concrètes pour s’en sortir plutôt que d’expliquer à des gorilles qu’il ne faut pas taper. Enfin, ce n’est que mon avis.
D’ailleurs, pour les femmes qui vivent ce drame, je ne vois pas l’intérêt à travers ce spot de leur dire que c’est pas trop grave qu’elles chialent par terre, ce qui est grave, c’est que les enfants assistent à cela. Nicole, merci de ne pas ramper devant les enfants. Enfin je me demande l’effet que peut avoir ce spot sur les mômes eux-mêmes, ceux qui sont confrontés à ces problèmes, mais aussi les autres. Détail amusant, le spot est justement diffusé après 22h30, en raison de sa violence. Attention les enfants, ne regardez pas, ceci c’est juste pour votre papa et votre maman.
Bien sûr, je connais l’argument : mais c’est bien pire dans la réalité ! Quelle hypocrisie ! Il faut montrer la violence pour la dénoncer ! Et bien moi je n’y crois pas, à cet argument. J’ai toujours pensé que c’était de la réthorique. Montrer de la violence en disant : voilà la violence, ça n’avance à rien. Sauf à expier son impuissance en partageant la douleur : “puisqu’elles souffrent, il faut que nous souffrions aussi”. En fait, c’est comme un sacrifice, comme “l’agneau de Dieu qui enlève le pêché du monde…”, ou comme “le sang versé pour vous, en rémission des péchés”. Cette nana est sacrifiée télévisuellement comme une offrande, pour toutes les autres qui souffrent, pour calmer la colère des dieux, pour espérer que les autres seront épargnées. C’est fou de voir comme des réflexes ancestraux ne se perdent pas. Comme ils se reproduisent toujours sous des formes nouvelles. N’empêche que cette quête de rédemption me paraît en l’occurrence bien stérile pour celles qui sont concernées.
Enfin, au-delà de ces considérations, je trouve cela complètement épouvantable et vide de sens, sinon celui de faire parler de soi grâce à un spot choc, c’est-à-dire du bon biscuit pour les agences de relations presses qui pourront mettre des «Pour la première fois » et des « spot choc » plein leur communiqués de presse. Car ce qui compte à présent, ce n’est plus seulement qu’une campagne soit diffusée, c’est aussi que l’on en parle dans les journaux.
Effet pervers, que ce soit sur ce sujet ou sur celui des accidents de voitures, je me demande si l’escalade de « campagne choc » en « campagne choc » ne sert pas davantage à la médiatisation de ces campagnes qu’à la véritable efficacité du message. Et les commanditaires de ces campagnes, qui souhaitent évidemment que l’on en parle, ont sans doute tendance à se laisser monter le crâne par les pros de la com et autres créas de pub qui lavent leur mauvaise conscience sous ces déluges de pathos morbide.

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