Loin des rivages du monde
Mardi 27 mai 2008Je ne sais pas si ce sont des nuits fauves. Ce serait un peu plagié. Et puis, elles ne sont pas si brutales, si éperdues. Ce sont simplement des nuits hors du temps. Des nuits loin des rivages du monde.
Ces nuits se posent doucement sur la ville. Elles recouvrent le théâtre et je m’avance à leur rencontre. Assis sur les rivages du monde, je vois le décor qui se dresse, les lumières qui changent. Quand la scène est prête, un peu d’élan, hop : je plonge.
Depuis combien de temps n’ai-je pas ressenti ce plaisir d’être dans la nuit ? Ce plaisir d’errer entre deux eaux, dans la faune des rues. Parmi les visiteurs, les âmes perdues, les poseurs et les noceurs. Entre les flics, les chauffeurs de taxi, les garçons de café. Etre un noctambule parmi les noctambules, partager un morceau du théâtre.
Goûter Paris. Qui me frappe encore au détour d’une rue comme un lever de rideau sur un décor d’opéra. Les croisillons métalliques du pont de la Chapelle. La Tour Eiffel au loin, vue du pont Caulaincourt. La lune qui perce le ciel, place de la République, en déboulant de Magenta. L’air chaud qui s’évade du bitume, les rires par les fenêtres. C’est si bon, la nuit de Paris, si enveloppant.
Alors vient la porte. Celle qui happe les silhouettes attardées une seconde devant elle. Une fois franchie, le temps ne compte plus et les rivages sont loin. C’est maintenant que se joue l’autre théâtre, celui des ombres et des clairs-obscurs. Celui des regards et des murmures. Celui des apparences. Entre nous, entre les hommes. J’aime nous voir jouer notre rôle, autant que nous pouvons. J’admire la maîtrise de l’un, je m’attendris de la maladresse de l’autre. Je savoure ma présence parmi eux.
Hors du temps, c’est maintenant qu’on peut frôler l’outrage, ou y céder tout entier. Tout est question de mise en scène. C’est une chorégraphie de l’autre monde, guidée par la musique ou le silence, et par le talent des danseurs.
Parfois, rien à faire. Rien à jouer. Ou bien il faut attendre, ou bien il faut partir. Mais parfois ça prend. Et c’est dingue. Je ne sais pas d’où me viennent ces absolues certitudes, ces évidences par le regard qu’avec celui-ci, ceux-là, il va se passer quelque chose de magnétique. Je ne sais même pas d’où me vient cette audace qui m’impose absolument à eux, sans aucun recul possible, et qui me conduit à tout transgresser à ce point, en en tirant un tel sentiment de liberté. C’est comme une reconnexion avec tous les gènes de mon corps, à tous les moments de ma vie. Comme une réconciliation avec mon désir.
Et puis vient le dialogue. Si je ne me suis pas trompé dans mon choix, l’alchimie se prolonge jusque là et c’est aussi bien que ce qui a précédé. Parce qu’il n’y a pas de honte, pas d’animale triste. Alors on revient sur son personnage, on s’amuse de son rôle dans le petit théâtre. On est là, moins seul à présent mais toujours hors du temps. Loin des rivages du monde. Dans ces abysses, c’est le moment de partager le fond de nos âmes, ce qu’on ne dit que là, sous le sceau de la pénombre, des murmures ou du vacarme, des silhouettes et du temps qui ne passe plus. Entre les caresses et le désir qui revient. On apprend, par la parole et la chair.
J’aime tellement ces moments hors du temps. Ces parenthèses dans l’existence. J’aime ces moments de transgression, de carnaval. Cette vanité. Je les redoute aussi un peu, car je ne sais pas jusqu’à quel point j’en suis maître. Et parce que parfois je voudrais ramener à la surface l’un de ceux-ci qu’on ne peut approcher que dans les profondeurs.
Enfin, à bout de force, il est temps de regagner le monde. On franchit la porte et le jour est là, qui éblouit. Hors du temps, on avait oublié que la nuit pouvait finir. Et pourtant, on se heurte au soleil du matin comme au rivage du monde, qu’on retrouve là sous ses pas.
Vient le moment de marcher jusqu’au premier carrefour, où l’on se sépare. On emporte juste avec soi des prénoms, des odeurs, des souvenirs déjà consumés par le matin.
A nouveau seul, on déambule sur le trottoir du jour.
Exercice : recopiez ce texte ou un paragraphe du texte en retrouvant les gros mots soigneusement évités par l’auteur.



